La fracture du tsunami,
dix ans après

Par Laureline Duvillard

La mer qui se soulève, telle une langue démoniaque aspirant tout sur son passage. Des cris de terreur et le bruit de l’eau transportant les débris de bâtisses broyées. Le 26 décembre 2004, vers 10 heures, un vacarme terrifiant réveille Véronique Karawa et son ami. Ces Lausannois dorment alors au premier étage d’une Guesthouse située au centre de l’île de Koh Phi Phi. «Nous devions aller à Bamboo Island ce jour-là, mais nous avons décidé la veille de nous reposer et de faire la grasse matinée. Ça nous a sauvé la vie», se souvient-elle, la voix tremblante.

En pesant sur la poignée de la porte, ils découvrent l’horreur. «Il y avait de l’eau partout, des gens qui se faisaient emporter. On n’a jamais imaginé qu’il pouvait s’agir d’un tsunami, mais on s’est dépêchés de prendre nos affaires et on est sortis», raconte la quadragénaire. Redescendu dans leur chambre chercher argent, passeports et billets d’avion, son futur mari parvient à mettre deux fillettes en sécurité, et s’extirpe du bâtiment juste à temps. Avant qu’une seconde vague, haute de plusieurs mètres, n’entraîne une nouvelle déjection de gravats.

«Il y avait de l’eau partout, des gens qui se faisaient emporter. On n’a jamais imaginé qu’il pouvait s’agir d’un tsunami.»
Véronique Karawa

Le couple grimpe ensuite rapidement le sentier abrupt qui les sépare de la plateforme du View Point. Là, en compagnie de centaines de personnes, ils vivent «la nuit la plus horrible» de leur vie. «Une rescapée avec une joue en sang s’épongeait avec une serviette hygiénique, demandant à la cantonade si personne n’avait vu ses trois enfants disparus. Un homme parcourait la foule avec une photo de sa copine qu’il devait épouser le lendemain. Au milieu de la nuit, une femme a hurlé, car on lui a ramené le corps sans vie de son bébé. Nous, nous avons eu de l’eau jusqu’au milieu des mollets, nous avons eu une chance insolente», murmure Véronique.


Véronique Karawa

Dix ans n’ont pas réussi à chasser le sentiment de culpabilité et cette lancinante question: «Pourquoi moi?» Le tourment de nombreux survivants de la catastrophe, qui a fait plus de 225'000 morts, dont 8000 en Thaïlande, selon la DDC. «J’ai presque honte d’avoir eu autant de chance», glisse Véronique. Indemne mais aux premières loges du cauchemar, la Vaudoise n’est pas encore parvenue à se départir de toute la souffrance causée par le tremblement de terre, l’un des pires de l’histoire. Marquée pour toujours par les images de cadavres et par ces longues rangées de portraits sur le terrain de foot à Phuket. Les visages des disparus scotchés sur de larges panneaux.

Le début du deuil

Cette alignée de regards perdus dans le vague a aussi bouleversé le médecin légiste Marc Bollmann, lorsqu’il a débarqué à Phuket avec l’équipe du Disaster Victim Identification Suisse (DVI.CH). «Marcher au milieu de ces panneaux, c’était vraiment très fort. On est habitués à voir des corps, c’est notre métier, mais être confrontés à toutes ces familles ayant perdu des proches, c’était vraiment difficile.» Après avoir fait ses bagages en quelques heures, le docteur du CHUV, alors âgé de 34 ans, atterrit le 29 décembre à Bangkok. En compagnie de 23 collègues, il est envoyé dans la province de Krabi pour apporter de l’aide dans l’identification des corps.


Marc Bollman, médecin légiste et membre du DVI Suisse

Des quatorze pays touchés par les immenses vagues, la Thaïlande est le plus touristique, «c’est une des raisons pour lesquelles le DVI Suisse y a été envoyé», remarque le médecin lausannois. Et d’ajouter, «c’était la première mission de cette envergure du DVI Suisse à l’étranger et c’était mon premier voyage avec eux. En arrivant, on était surpris de découvrir que l’infrastructure du pays était presque totalement intacte. Pour notre activité, on a dû faire avec les moyens du bord, on travaillait en plein air dans un temple bouddhiste, sur des tables en bois.» Sans compter que l’équipe doit jongler avec l’intrusion constante de journalistes et de photographes sur le site. «Maintenant, je sais qu’après les grandes catastrophes il y a toujours une phase de chaos, mais à l’époque j’étais encore naïf, je pensais qu’on pouvait agir vite, sans obstacles.»

«Nous faisons un travail humanitaire, car c’est seulement une fois que le corps est identifié que les familles peuvent commencer leur deuil, c’est affreux de vivre dans l’incertitude.»
Marc Bollmann

Au départ, 1500 Suisses sont portés disparus, puis le chiffre baisse à 112. A l’aide de radiographies de dents, de la prise d’empreintes digitales et de prélèvements ADN, les équipes DVI parviennent à identifier 107 personnes. L’identification durera deux ans. Marc Bollmann reprend l’avion pour Kloten le 15 janvier, plus serein. «Nous faisons un travail humanitaire, car c’est seulement une fois que le corps est identifié que les familles peuvent commencer leur deuil, c’est affreux de vivre dans l’incertitude.»

Entrevoir ses ressources

L’angoisse de ne pas savoir, Laurence Pian l’a vécue durant six mois. Ses trois fils et sa fille étaient à Khao Lak avec leur père, son ex-mari, ce 26 décembre. Sauvée par deux Thaïlandaises, la fillette a échappé à la vague meurtrière. L'aîné, lui, a réussi à survivre par miracle, en s’accrochant à un arbre. Emporté dans l’effroyable machine à laver, leur père a perdu connaissance, a été blessé, mais s’en est aussi sorti. Jan et Oscar ne sont jamais rentrés. «On ne m’a pas formellement annoncé que mes enfants étaient morts. Durant cinq jours j’ai encore cru qu’ils pouvaient être en vie, puis j’ai préparé leur frère et leur sœur au pire.»

Laurence Pian a vécu la tragédie à distance. Ce n’est qu’en août 2005 qu’elle s’est rendue sur les lieux du drame, en compagnie de ses deux enfants survivants. «J’avais besoin qu’ils me montrent l’endroit où ils étaient, et eux avaient besoin de partager ça avec moi. J’ai pu prendre une partie de leur fardeau. J’ai jeté des fleurs à la mer, remercié l’arbre qui a sauvé la vie de mon fils. Pour moi, c’était une façon plus authentique de dire au revoir à mes deux enfants. Réceptionner deux caisses, c’était juste de la douleur.» Durant les années qui ont suivi, la famille s’est mutuellement soutenue, s’est réfugiée dans l’action pour tenter de moins penser. Et une nouvelle vie a repris. «Après le tsunami, beaucoup de choses ont changé, j’ai quitté notre maison, ainsi que mon travail. Durant une année, j’avais l’impression de jouer le rôle de quelqu’un d’autre, j’avais de la peine à percevoir que c’était vraiment moi. Puis je me suis habituée, et maintenant je suis heureuse.»

«On peut changer des vies avec tellement peu.»
Laurence Pian

A la mémoire de ses deux enfants disparus, la résidente de Grandvaux a créé en juin 2005 la fondation Jan & Oscar, «pour ne pas oublier». «Ce n’est pas dans l’ordre des choses de mourir à 8 et 12 ans, c’est une manière de prolonger leur existence.» Construction d’écoles, travail de volontariat, parrainage d’enfants avec des bourses d’études ; en s’investissant dans des projets scolaires pour les enfants défavorisés en Thaïlande, la fondation embellit depuis neuf ans des destinées. «On peut changer des vies avec tellement peu», glisse Laurence Pian avec un sourire. Aider les Thaïlandais, qui ont été exemplaires au moment de la catastrophe, a permis à l’ancienne assistante médicale de se reconstruire. «On a tous des ressources, il faut juste les entrevoir. Se dire "ma vie d’avant est terminée mais ma nouvelle vie peut aussi valoir la peine d’être vécue"», déclare celle qui a choisi une spirale de vie comme logo de sa fondation.

  • Le prochain projet financé par la Fondation Jan & Oscar, le remplacement d’une école à Mae Chan Thai

  • La maison d’un élève de l’école dans la région d’Uthai Thani

  • L’actuelle cuisine de l’école

  • Laurence Pian (à droite) et Caroline Jurgens (à gauche) inaugurent le nouveau foyer

  • La remise des bourses d’études à l’école Nong Yang, dans la province d’Uthai Thani

  • La remise des bourses d’études à l’école Nong Yang, dans la province d’Uthai Thani

  • Le foyer destiné aux volontaires de la Fondation Jan & Oscar, qui choisissent de se rendre à Nong Chang, dans la province d’Uthai Thani, pour enseigner l’anglais. Le foyer permet également d’héberger les enfants parrainés par la fondation, qui sont obligés de quitter leur domicile durant la semaine pour aller à l’école.

  • Laurence Pian en compagnie d’un enfant parrainé par la fondation et de son père, handicapé à la suite d’un accident.

Aller de l’avant

La vie qui continue, comme l’admirable capacité d’un peuple de gérer une catastrophe à laquelle il n’avait jamais fait face, c’est ce qui a le plus marqué Anne-Lise Stuby. La Veveysanne, infirmière à la Rega, est envoyée en Thaïlande le 30 décembre comme membre d’équipage du troisième avion-ambulance affrété par l’organisation. «Je m’attendais à voir un pays détruit, mais, en arrivant à Bangkok, il n’y avait aucun signe qu’un tel événement venait de se produire. Même à Phuket, de nombreux endroits étaient encore intacts. C’est seulement sur les routes qui menaient à la plage qu’on pouvait voir l’étendue du désastre. Dans notre hôtel, la vie continuait comme si rien ne s’était passé, c’était assez fou.» Chargée ensuite, en compagnie d’un médecin, de retrouver quarante personnes dans les hôpitaux de Bangkok, l’infirmière a entendu le témoignage de nombreux rescapés. «J’ai vu la joie des retrouvailles d’un couple, mais aussi cette femme qui regrettait de s’être battue pour survivre après avoir appris le décès de son mari. C’est impressionnant. Dans la mort propagée par la vague, vous retrouvez la cruauté ou le bonheur de la vie.»


Anne-Lise Stuby dans l’avion-ambulance affrété par la Rega planifie la prise en charge des rescapés.

Dix ans après, les pays touchés ont admirablement su trouver les ressources pour se reconstruire. «Chez les bouddhistes, une règle veut qu’à un grand malheur succède un grand bonheur», avait déclaré à Véronique Karawa un Thaïlandais rencontré à Bangkok après la catastrophe. Presque deux ans après avoir quitté, en bateau, le paysage funeste de l’île de Koh Phi Phi, la Lausannoise a accouché d’un garçon. «Il est finalement né le 19 décembre, mais la date du terme était prévue le 26. Quand ma gynécologue me l’a annoncé, je n’y croyais pas.»

  • La vague frappe de plein fouet la plage touristique de Penang, en Malaisie. Les habitants et les touristes ne comprennent pas de suite la gravité de la situation. (26 décembre 2004) Image: AFP

  • Environ 5'395 personnes sont mortes en Thaïlande, dont 2'248 étrangers de 37 nationalités différentes (26 décembre 2004) Image: AFP

  • Incrédules, des touristes regardent la mer s'agiter au large de Krabi, en Thaïlande (26 décembre 2004) Image: AFP

  • L'Indonésie est le pays le plus durement touché par la catastrophe. (Aceh, 1er janvier 2005) Image: AFP

  • Près de 180'000 personnes sont décédées en Indonésie, principalement dans la province d'Aceh, qui a été complètement dévastée. (9 janvier 2005) Image: AFP

  • L'environnement a été sérieusement affecté, avec des dégâts importants notamment à la mangrove d'Aceh. (9 janvier 2005) Image: AFP

  • Vue aérienne de Meulaboh, dans la province d'Aceh en Indonésie. (26 décembre 2004) Image: AFP

  • Plus de 31'000 personnes sont décédées au Sri Lanka. (27 décembre 2004, Galle, Sri Lanka) Image: AFP

  • Un homme constate les dégâts de sa ville de Galle (Sri Lanka) ravagée. (30 décembre 2004) Image: AFP

  • Les secours internationaux s'organisent. Du matériel médical est envoyé dans la province d'Aceh, en Indonésie, durement touchée par le tsunami.(Janvier 2005) Image: AFP

  • L'aide internationale est massivmenet mobilisée pour soutenir les populations qui ont tout perdu (2 janvier 2005, Madras en inde Image: AFP

  • Des pompiers à l'oeuvre non loin du village de Malacca, en Inde (2 janvier 2005) Image: AFP

  • Après le passage du tsunami, sur une plage de Penang en Malaisie (27 décembre 2014) Image: AFP

  • Le travail de déblayage a été énorme après le passage du tsunami. Rien que sur l'île de Phi Phi, en Thaïlande, 23'000 tonnes de déchets ont été évacuées. (28 décembre 2004) Image: AFP

  • Un couple de touristes compte bien profiter de ses vacances malgré les événements sur la plage de Patong en Thaïlande. (31 décembre 2004) Image: AFP

  • Le tsunami a fait au moins 5.395 morts en Thaïlande, dont 2.248 étrangers (28 décembre 2004) Image: AFP

Galerie: Anne-Elisabeth Celton

Galerie: Histoire d'une catastrophe

Réalisation: Newsexpress - 24 heures
Crédit photos: Reuters - Florian Cella - Sten Rettby - Rega - AFP